L’interaction entre l’homme et les oiseaux est-elle possible ?

mars 21, 2012 dans Aster, Constant Bagnolini, Environnement, Escalade, Guillaume Chagneau, Gypaètes, La Jonte, LPO, Maison des vautours, Martine Razin, Mathieu Le Lay, Montagne, Rapaces, Raphaël Néouze

Plus particulièrement celle des vautours et des grimpeurs ? Quelle est la place de l’homme dans la nature et comment celui-ci agit-il sur cette espèce par ses activités en montagne ?

Les randonneurs, les adeptes de la via ferrata, de l’ULM, les photographes, tous ces usagers de l’espace montagnard semblent avoir pris conscience de l’importance de la biodiversité et avoir trouvé un consensus après des années de persécution des gypaètes barbus, une espèce de vautours qui avait totalement disparu. Le gypaète barbu est une des quatre grandes espèces de vautours européens, il est l’un des plus rares d’Europe. Il se nourrit principalement d’os qu’il laisse tomber sur les rochers afin qu’ils se brisent d’où son surnom « le casseur d’os ». Le gypaète étant une espèce prioritaire (rare et menacée d’extinction en Europe), il bénéficie d’une protection totale sur le territoire français.

Un programme de réintroduction a dû être nécessaire, comme le précise, Guillaume Chagneau, qui travaille à la cellule Faune, de l’association Aster : le conservatoire des espaces naturels de Haute-Savoie qui pilote la réintroduction des gypaètes barbus à l’échelle des Alpes. Ce programme national a été lancé il y a 25 ans, décliné par massifs, les Pyrénées, la Corse et l’Arc Alpin. Il comprend trois volets : la prévention ; le suivi et la connaissance ; la sensibilisation et la communication.
Au moment du lancement de ce programme, il n’y avait plus aucun gypaète barbu, ils étaient tous exterminés. « On voyait en lui un démon », indique Guillaume Chagneau, car c’est un nécrophage, il se nourrit d’animaux morts, d’os. Il a subi de nombreux actes de braconnage, des tirs et empoisonnements. Il a également été victime de nombreux câbles de remontées mécaniques…

C’est une espèce sensible au dérangement, notamment en période de reproduction. Des conventions ont été signées avec des fédérations diverses pour expliquer les enjeux mais il reste encore du travail. « C’est pour cela que le projet de Mathieu Lelay nous a séduit ! Ce projet de film réalisé ensemble est un véritable outil de communication et de sensibilisation auprès du grand public, des grimpeurs, des randonneurs… Mathieu est venu régulièrement sur les sites en Haute-Savoie. Il a interviewé les équipes, travaillé avec elles… »

Mathieu Lelay est fasciné par les rapaces. Ce jeune cinéaste est aussi passionné de montagne et de nature. Après des études dans la branche environnement/ écologie, il a effectué un stage en Australie comme ranger volontaire au sein d’une réserve naturelle, ce fut le déclic ! Ensuite l’Angleterre, puis une école de cinéma animalier et un premier film documentaire sur le busard des roseaux. Après cela, s’enchaîne le tournage à Madagascar d’un nouveau film documentaire sur la problématique de la déforestation, puis en 2010. Mathieu devient chef opérateur image sur « La France Sauvage », une série de dix épisodes sur la biodiversité en France. En 2011, il réalise des « Gypaètes et des Hommes », un film documentaire de cinquante deux minutes.

Mathieu ne manque pas de mots pour exprimer sa passion pour les vautours : « Ils sont impressionnants avec leurs trois mètres d’envergure !. J’ai eu la chance d’observer cet oiseau dans son milieu naturel, j’ai trouvé cela tellement fort, cette relation entre l’homme et ce gypaète barbu, que j’ai senti qu’il y avait une belle histoire à raconter. »
Ce film illustre toutes les formes de cohabitation entre l’homme et le gypaète en montagne. Il a nécessité beaucoup de temps sur le terrain, du temps aussi pour l’observation et pour le repérage, avant de pouvoir commencer à tourner. Mathieu était entouré de spécialistes de cet oiseau sur les différents sites, en Savoie et Haute-Savoie, où 3 couples reproducteurs de gypaètes se sont installés. Il a pu filmer le suivi d’une reproduction, des moments forts et intenses selon Mathieu mais son souvenir le plus fort est d’avoir réussi à filmer le premier envol d’un gypaèton ! Au terme de huit jours d’attente non stop devant la cavité avant qu’il ne s’envole…pour quatre à cinq secondes dans le film… Un autre moment fort pour Mathieu, lorsqu’un gypaète est passé très près de sa tête: « Avoir à proximité ce grand planeur, je n’arrive pas à trouver mes mots, toutes ces rencontres avec ces oiseaux et ces belles rencontres humaines aussi… »

Mathieu constate pendant ces quinze mois de tournage que toutes les formes de cohabitation sont possibles. « Il s’agit juste de bien communiquer et de sensibiliser les usagers des espaces montagnards, moyennant la connaissance et le respect de l’oiseau. » Une communication nécessaire notamment pour les grimpeurs, car le programme de réintroduction des gypaètes entraîne une fermeture assez longue des voies d’escalade, de novembre à fin juillet, période pendant laquelle s’effectue la reproduction des vautours: les espèces rupestres nichent en falaise et aucun dérangement ne doit intervenir pendant la nidification.

Ces neuf mois sont respectés, selon Mathieu: « Les grimpeurs ont pris conscience de l’existence de ces espèces et de la problématique de conservation, et il existe beaucoup d’exemples réussis de cohabitation, dans le Vercors, dans le massif de la Vanoise, et en Haute-Savoie. »
Des Gypaètes et des Hommes a pour objectif de donner envie aux gens d’aller à la rencontre de la biodiversité assez exceptionnelle de ces massifs alpins. Au terme de trois ans de préparation, de quinze mois de tournage, ces cinquante-deux minutes de film démontrent à quel point cette espèce doit être respectée et protégée, et combien les efforts de tous les acteurs de ce programme de réintroduction ont porté leurs fruits. Les éleveurs acceptent le gypaète car ils savent qu’il n’attaque pas le bétail, les grimpeurs respectent les zones signalées, les photographes les distances imposées et les adeptes de l’ULM les périodes d’interdiction.

Des Gypaètes et des Hommes est diffusé dans différents salles de la région Rhône-Alpes, et sur Montagne TV. Certaines projections se font en présence de Mathieu.

La réussite de ce programme de réintroduction fait des émules: en juin 2O12, une réintroduction des gypaètes barbus va avoir lieu dans le massif des Grands Causses (Dourbie, Jonte, Tarn) selon Constant Bagnolini, animateur à la maison des vautours pendant 20 ans. Constant a également assuré le suivi technique et scientifique des vautours au sein du Fonds Technique d’Intervention pour les Rapaces. Pour la première fois au monde, en 1992, des vautours fauves ont été réintroduits dans les Gorges de la Jonte aujourd’hui qui comptent deux cent cinquante couples de vautours ! Pour Constant, c’est avant tout une aventure humaine, c’est la volonté d’un homme qui a rendu possible cette réintroduction, dans les années 1970, après un premier échec et quelques années de patience. La réussite finale de ce programme est surtout due, selon Constant, au développement de l’information auprès des chasseurs, des randonneurs, des villageois…
Cet amoureux des rapaces ne se lassent pas de les regarder :  » Chaque instant est différent, cela fait trente ans que je regarde ces oiseaux, la nature est le plus grand professeur que je connaisse ! »

Pour la réintroduction des gypaètes barbus, « Nous allons utiliser la méthode du Taquet, comme nous l’avons déjà fait pour les vautours moines. Cette technique concerne des jeunes oiseaux nés en captivité dans des zoos en Allemagne, Autriche, Afghanistan, et dans un centre d’élevage d’Aster. Ils sont élevés par leurs parents, ils nous arrivent à l’âge de 80/90 jours, lorsque leur plumage est suffisamment développé pour les protéger des intempéries et qu’ils sont capables de manger seuls. Ils sont alors placés à deux (minimum) sur une aire de nidification artificielle sur une vire. L’apport de nourriture et d’eau se fait de nuit pour leur éviter tout contact avec l’être humain. Le site choisi doit être situé sur une zone où évoluent des congénères ou d’autres espèces de vautours, et isolé de tout dérangement. La vire doit être suffisamment en hauteur afin de permettre un envol facile. Pendant toute la durée de leur séjour au nid, les jeunes doivent être surveillés de l’aube au coucher du soleil afin de prévenir tout incident. On va en lâcher trois cette année sur l’ensemble du massif. »

Constant est fier que cette réintroduction des gypaètes va créer un « trait d’union » entre la population pyrénéenne et alpine.
Lorsque l’on évoque l’interaction entre les grimpeurs et les rapaces, la réponse quasi immédiate de Constant est de dire que la rencontre avec les ornithologues et les usagers de l’espace montagnard doit être régulière, mais dans les Gorges de la Jonte et ses trente km de falaise, la cohabitation est relativement facile.
Mais il faut rester vigilant car si des grimpeurs escaladent trop près d’une nichée, ils peuvent mettre à mal une année de reproduction.
Constant reste optimiste :  » Les ornithologues voient les oiseaux d’une façon, les grimpeurs d’une autre, mais au final, nous sommes tous admiratifs !, un point de rencontre est possible. »

Pour Raphael Néouze, responsable antenne Grands Causses de la Ligue de Protection des Oiseaux, ce projet de réintroduction des gypaètes barbus devrait effectivement débuter en juin 2012. Il ne manque plus que l’étape administrative au printemps puis la consultation publique qui va permettre d’expliquer ce projet.
Raphaël est plutôt serein quand à la cohabitation entre ces espèces et les grimpeurs. « Il y a assez d’accès, pas d’interaction perturbée selon moi car les grimpeurs utilisent des voies sur topo et restent dans les secteurs où ils ont toujours eu l’habitude d’aller. Dans ce cas précis, c’est aux vautours de s’adapter ! »
Mais Raphaël Néouze est conscient que le monde de l’escalade puisse avoir des craintes car les grimpeurs veulent avoir de nouvelles voies mais celles-ci peuvent abriter un oiseau qui se serait réinstallé…Et pour dissiper toutes craintes, il précise: « Nous sommes là pour discuter, d’ailleurs nous sommes en train de monter le projet avec eux, la phase de préparation est un travail en commun. »

D’une manière générale, Raphaël observe un certain équilibre entre les « sections » utilisés par les grimpeurs et celles « utilisés » par les vautours. Là ou cela ne fonctionne pas c’est lorsqu’une petite marge de grimpeurs non adhérents d’associations, des « grimpeurs isolés » équipent illégalement, « à la sauvage », des voies ! Le problème entre l’escalade et la préservation des espèces est plutôt lié à cet équipement non encadré.
Raphaël relate un exemple réussi, celui du « cirque des baumes » où s’est mis en place un véritable comité de pilotage avec la problématique de « comment réhabiliter le site?. » Ce fut une réflexion d’ ensemble avec des associations de préservation de l’espèce, des clubs d’escalade et ils ont obtenu comme résultat une définition précise des zones de voies qui n’évolueront plus beaucoup et ils se sont même entendus pour installer une via ferrata !
Il faut savoir que quand des grimpeurs utilisent ou équipent une voie qui se trouve dans la falaise où niche un oiseau, les adultes vont partir et laisser l’œuf ou le jeune, qui peuvent être consommés alors par des prédateurs, ou des grands corbeaux.

Les gypaètes barbus peuvent donc se montrer très sensibles aux dérangements visuels et sonores, même à des distances importantes des nids, à une distance supérieure à 1,5 km !

Une étude a été menée par le CNRS et la LPO pour évaluer la sensibilité du gypaète barbu aux activités humaines pratiquées sur ses sites de reproduction.
Martine Razin travaille à la LPO, Coordination des Casseur d’Os, elle est co-auteur de cette étude.

Elle nous livre ses conclusions :  » Si l’on considère que la grimpe est une activité silencieuse, elle n’en est pas moins la seule activité qui permet à un être humain de s’approcher ou d’entrer dans une aire de rapaces, ce qui peut engendrer un fort stress chez ces oiseaux. Parce qu’elle est silencieuse, la grimpe est surtout dérangeante à une distance inférieure à 500-700m des aires (distance variable en fonction de la topographie notamment) alors qu’une activité bruyante comme un survol d’hélicoptère pourrait (en fonction de la durée et de l’altitude) être dérangeant à 1800-2000m des aires. »

Les gypaètes vivent toute l’année sur leur territoire et rayonnent autour de leur site de reproduction qui leur sert de refuge, de garde-manger, de perchoir diurne ou nocturne, et abrite les aires de reproduction. Ils ont un cycle de reproduction très long et deux cycles peuvent se chevaucher sur une année entière lorsqu’ils réussissent à élever un jeune. Le couple sélectionne l’aire où il souhaite nicher dès l’automne, défend ses environs contre d’autres oiseaux, prépare l’aire avec des branchages et de la laine, s’accouple, etc. Le jeune s’envole en été mais ne quitte définitivement le site de reproduction (et ses parents) qu’au début de l’hiver. Le site de reproduction est le lieu de rencontre des gypaètes unis par des liens familiaux : après son envol durant l’été, le jeune gypaète débute une longue période d’apprentissage appelée aussi « période de dépendance » (car il dépend de ses parents pour se trouver et préparer sa nourriture), entrecoupée de périodes dispersives de plus en plus fréquentes jusqu’au départ définitif du site de naissance à la fin de l’année ou au début de l’année suivante. A chaque retour, le jeune cherchera ses parents et vice-versa sur le site de reproduction. Lorsque les gypaètes échouent dans leur reproduction, le site de reproduction reste l’endroit où ils vivent naturellement. Lorsqu’ils ne disposent pas d’un site de reproduction « tranquille », ils n’occupent plus le site de façon régulière et n’y reviennent que pour tenter de nicher.
Dans ce cas, le moindre dérangement pourrait conduire à un abandon de la reproduction par les gypaètes dont le sentiment d’insécurité serait optimal. Dans le cas contraire, si un couple de gypaète bénéficie d’un site de reproduction « tranquille », il sera observé très régulièrement sur son site de reproduction même si, hors reproduction, il peut lui arriver de partir plusieurs jours pour exploiter une carcasse d’ongulé ou parce que les conditions météo l’ont bloqué ailleurs. »

Martine Razin précise également que dans le cas des réintroductions et des nouvelles installations de couples de gypaètes barbus, ces derniers sélectionnent dans la mesure du possible des sites de nidification éloignés des routes et de la présence humaine : « Il ne faudrait pas que les grimpeurs craignent pour leur activité, les sites de réintroduction offrant un choix immense de falaises, il y a fort à parier qu’il n’y aura pas ou peu d’interactions entre le gypaète et la grimpe . »

Autre exemple dans les Gorges du Verdon, ces voies mythiques ont fait l’objet d’une étude sur l’impact des activités de pleine nature (antenne de la LPO PACA). Au terme de 9 ans de suivi hebdomadaire, il s’avère qu’il existe un impact significatif de l’escalade sur la reproduction du vautour fauve. Il a donc été mis en place toute une campagne d’affichettes et de photos sur les falaises pour informer les grimpeurs de l’interdiction temporaire d’un voie ou pour les informer et sensibiliser à la reproduction de ces espèces rupestres. Selon un sondage réalisé à l’issue de cette campagne, la plupart des grimpeurs s’est déclarée être à l’écoute et respecter ces mesures.

Pour plus d’informations sur ce programme de réintroduction :

http://www.asters.asso.fr/

http://www.mathieulelay.com/

http://vautours-lozere.com/

La rencontre avec ces trois passionnés de vautours nous apprend le respect de ces espèces, leur fragilité et leur possible cohabitation avec l’homme, car tous deux se partagent un bien précieux, la nature. Il est de notre devoir de respecter un certain consensus pour trouver un juste équilibre.